Dada et les réseaux numériques : l’absurde à l’ère du numérique
Le dadaïsme est souvent présenté comme l’un des mouvements d’avant-garde les plus radicaux du XXᵉ siècle. Ce mouvement a remis en cause le sens, la logique rationnelle et les règles artistiques de son époque.¹
Cependant, l’importance de Dada ne se limite pas à sesformes provocatrices ou à ses gestes anti-artistiques. Elle réside surtout dans une attitude critique face au langage, au sens et aux institutions culturelles.²
Aujourd’hui, dans le contexte numérique, notamment dans l’art numérique, le net art et les récits multimédias non linéaires, on observe des formes qui rappellent certaines caractéristiques de Dada : la fragmentation, le hasard, l’instabilité du sens et le jeu avec l’absurde. Ces ressemblances posent une question importante : peut-on parler d’une continuité de l’esprit dadaïste dans les médias numériques, ou ces formes sont-elles simplement le résultat du fonctionnement technique des médias contemporains ? Cet article cherche à examiner cette question à partir des textes dadaïstes, des théories des nouveaux médias et de certains concepts issus de la théorie littéraire
Le dadaïsme : le refus du sens comme position critique
Dans les Manifestes Dada de Tristan Tzara, on observe une forte méfiance envers le langage. Le langage n’est pas vu comme un moyen neutre de communication, mais comme un système qui fixe le sens et le rend naturel.³ Le refus du sens chez Dada ne signifie donc pas l’absence de réflexion, mais une critique des mécanismes qui produisent et imposent le sens
Hans Richter explique également que Dada ne doit pas être compris comme un style artistique cohérent, mais comme une attitude ou une position critique. Selon lui, Dada produit et refuse l’art en même temps. Il ne cherche pas à créer de nouvelles règles, mais à remettre en question celles qui existent déjà
Dans le cadre de la théorie littéraire, cette approche peut être liée à l’idée que le sens n’est pas donné à l’avance, mais qu’il se construit à travers des conventions culturelles et des processus d’interprétation. Cette idée est développée notamment par Jonathan Culler et Terry Eagleton.⁵ Dada remet en cause cette naturalisation du sens et de la « littérarité », c’est-à-dire l’idée qu’un texte ou une œuvre possède un sens ou une valeur esthétique fixe
Les médias numériques et l’instabilité du sens
Dans The Language of New Media, Lev Manovich montre que les médias numériques reposent sur des structures comme la base de données, l’interface et les algorithmes.⁶ Ces structures modifient profondément la narration traditionnelle. Au lieu d’un récit linéaire, on trouve des formes non linéaires et multiples, dans lesquelles l’utilisateur joue un rôle actif.
Du point de vue de la théorie littéraire, on peut dire que cette situation renforce le rôle de l’interprétation. Dans la littérature classique, le sens dépend déjà du lecteur, mais dans les médias numériques, cette dépendance devient plus visible et plus technique. Les récits hypertextuels et interactifs obligent le lecteur à participer à la construction du sens.⁷
On peut alors observer une proximité avec l’esprit dadaïste, notamment dans l’instabilité du sens et le refus de la cohérence narrative. Cependant, il est important de souligner que, dans le contexte numérique, cette instabilité est souvent liée au fonctionnement du média lui-même, et non à une volonté consciente de critique culturelle
Le hasard, le glitch et la relecture esthétique de Dada
Le hasard occupe une place centrale dans le dadaïsme. Les collages, les performances et les poèmes sonores permettaient de rompre avec le contrôle rationnel et l’intention de l’auteur. Le poème sonore Karawane de Hugo Ball en est un exemple important : le langage y est réduit au son et à la performance, sans signification stable.⁸
Dans l’art numérique, on retrouve une logique comparable dans l’esthétique du glitch. Le glitch correspond à une erreur ou à un dysfonctionnement technique, qui est ici mis en valeur au lieu d’être corrigé. Certains chercheurs considèrent cette pratique comme une utilisation créative des limites du système, proche de l’intérêt dadaïste pour le hasard et le désordre.⁹
Cependant, contrairement à Dada, le glitch numérique perd parfois sa dimension critique et devient un simple effet visuel. Cette différence montre que le rôle de l’absurde a changé dans le contexte culturel contemporain
Les récits non linéaires et l’expérience du lecteur
Les récits multimédias non linéaires montrent clairement l’évolution du rôle du lecteur
L’œuvre My Boyfriend Came Back From the War d’Olia Lialina (1996) utilise une structure hypertextuelle qui propose plusieurs chemins narratifs possibles et évite une histoire unique et fermée.¹⁰
Certains chercheurs, comme Manovich et John Ryan, comparent ce type de narration à certaines pratiques dadaïstes, notamment en raison de la fragmentation et de l’instabilité du sens.⁹
Toutefois, ils soulignent que cette fragmentation reflète surtout les conditions cognitives et médiatiques contemporaines, dans lesquelles l’exposition à des informations incomplètes et dispersées est devenue normale
Dans ces œuvres, le sens dépend fortement des choix du lecteur. On peut alors dire que le processus d’interprétation devient une partie visible et structurante de l’œuvre
